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02/01/2006

La déclaration du Millénaire

Que souhaiter pour cette nouvelle année ?

Question traditionnelle mais importante pour l'humanité puisque nous sommes au tiers du chemin qui va de 2000 à 2015 ou au quart de celui qui mène de 2000 à 2020. Où veut-il en venir, vous demanderez-vous en lisant ces lignes ?

Ma réponse sera : "Le point qui me tient particulièrement à coeur pour 2006 est l'obtention de résultats tangibles sur la déclaration du millénaire". J'en vois déjà qui s'interrogent sur ce machin avec un nom si pompeux. Vous avez sans doute noté que les médias se font souvent l'écho des objectifs du millénaire. Mais, au moins pour ma part, les détails de ces objectifs du millénaire étaient confus.

Une petite piqûre de rappel sera sans doute bénéfique à plusieurs de mes lecteurs. Pour engager le XXIe siècle sous de bons auspices, les États Membres des Nations Unies ont rendu une déclaration d'intentions commune : "Nous, chefs d’État et de gouvernement, nous sommes rassemblés au Siège de l’Organisation des Nations Unies à New York, du 6 au 8 septembre 2000, à l’aube d’un nouveau millénaire, pour réaffirmer notre foi dans l’Organisation et dans sa Charte, fondements indispensables d’un monde plus pacifique, plus prospère et plus juste." Ceci est un bon début pour le document, même si j'ai un petit bémol à apporter. Un monde plus pacifique et plus juste, qui pourrait être contre ? Mais pourquoi donc nécessairement un monde plus prospère ? Est-il impossible de construire un monde pacifique, juste et vivable sans la déesse croissance ?

Je vous suggère de lire la déclaration dans son intégralité (voir lien ci-dessus). Je vous extraits 2 paragraphes tirés de l'introduction car il y a des points très importants qui me font m'interroger sur les moyens d'arriver aux objectifs et sur les événements récents (Guerre en Irak par exemple): "Nous sommes résolus à instaurer une paix juste et durable dans le monde entier conformément aux buts et aux principes inscrits dans la Charte. Nous réaffirmons notre volonté de tout faire pour assurer l’égalité souveraine de tous les États, le respect de leur intégrité territoriale et de leur indépendance politique, le règlement des différends par des voies pacifiques et conformément aux principes de la justice et du droit international, le droit à l’autodétermination des peuples qui sont encore sous domination coloniale ou sous occupation étrangère, la non-ingérence dans les affaires intérieures des États, le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales, le respect de l’égalité des droits de tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion et une coopération internationale en vue du règlement des problèmes internationaux à caractère économique, social, culturel ou humanitaire.

Nous sommes convaincus que le principal défi que nous devons relever aujourd’hui est de faire en sorte que la mondialisation devienne une force positive pour l’humanité tout entière. Car, si elle offre des possibilités immenses, à l’heure actuelle ses bienfaits sont très inégalement répartis, de même que les charges qu’elle impose. Nous reconnaissons que les pays en développement et les pays en transition doivent surmonter des difficultés particulières pour faire face à ce défi majeur. La mondialisation ne sera donc profitable à tous, de façon équitable, que si un effort important et soutenu est consenti pour bâtir un avenir commun fondé sur la condition que nous partageons en tant qu’êtres humains, dans toute sa diversité. Cet effort doit produire des politiques et des mesures, à l’échelon mondial, qui correspondent aux besoins des pays en développement et des pays en transition et sont formulées et appliquées avec leur participation effective.

Pour les paresseux, voici les 8 objectifs qui ressortent de cette déclaration:

Belle lettre d'intention, n'est-elle pas ?

J'aime beaucoup les libellés de ces objectifs. Quand on met les termes "réduire","assurer","améliorer" ou "combattre" on voit un réel souhait de changer les choses. Par contre le terme "promouvoir" l'est beaucoup moins. Heureusement, car "assurer" l'autonomisation des femmes sans faire "de l'ingérence dans les affaires intérieures des Etats", c'était pas gagné. Mais franchement l'objectif qui me laisse le plus perplexe est le 6ème: "Combattre le HIV sida, le paludisme et d'autres maladies". C'est comme pour les assurances vie où l'on porte la mention "enfants nés ou à naître". Dans le cas des Nations Unies, on s'est réservé une réponse pour toutes les maladies que la nature ou les savants fous vont nous pondre. Pourquoi pas une mutation sclérosante de la grippe aviaire combinée avec le virus du VIH et celui de la variole ? Une bonne petite maladie mortelle pour laquelle un laboratoire pharmaceutique aurait déjà le médicament ou le vaccin. Certes un peu cher mais déjà testé sur des cobayes humains. 

Nous avons une déclaration d'intentions et des objectifs clairs. Que manque-t-il ?

medium_raghu_rai_-_magnum_photo.jpgIl faut enusite parler des indicateurs pour suivre l'atteinte de ces différents objectifs. Chaque année, la commission ad hoc des Nations Unies rend son rapport annuel dont vous pouvez trouver une synthèse. Cette synthèse 2005 est très bien illustrée avec des images qui parlent d'elle-mêmes. En la lisant, on ne peut pas être spécialement optimiste sur la tendance qui doit nous mener à l'atteinte des objectifs du millénaire. Pour donner quelques exemples:

"Depuis 1990, des millions de personnes se sont ajoutés aux affamés de l'Afrique subsaharienne et de l'Asie du Sud, où la moitié des enfants de moins de cinq ans sont mal nourris".

"Il meurt toujours 30000 enfants de moins de cinq ans par jour".

"500 000 femmes meurent chaque année pendant la grossesse ou l'accouchement".

"Près d'un milliard de personnes vivent dans des bidonvilles parce que l'accroissement de la population urbaine va plus vite que l'aménagement des logements et la création d'emplois productifs".

La synthèse est assez alarmante mais on a de quoi être bien plus inquiet quand on rentre dans le détail des indicateurs qui servent à l'élaborer. On ne pas dire que cela donne l'impression d'une très grande clarté. Il existe un site complet sur les statistiques des Nations Unies avec en particulier les indicateurs pour les objectifs du millénaire. En fouillant dans les diverses données, on constate plusieurs choses:

  • On manque cruellement de données récentes
  • On fait pas mal d'extrapolations
  • Certaines données sont pour le moins bizarres tant elle marqueraient une amélioration qui ne se retrouve pas sur le terrain

Les statisticiens sont vraiment très forts. Cette réflexion m'est venu à partir d'un commentaire que j'ai noté dans un forum Congolais concernant les déclarations de naissances. Le commentaire se trouvait dans une discussion à propos des pygmées à qui on donnait des actes de naissances (pygmées qui sont particulièrement maltraités au Congo puisque le plus souvent asservis par les populations bantoues). Un forumier a alors fait une remarque d'ordre général sur la déclaration de naissance au Congo, qu'il s'agisse d'un pygmée ou non: "Le vrai problème est celui du racket généralisé. Prenons le cas typique d'une naissance : Avant le troisième mois, il faut déclarer la grossesse dans un centre de santé. La sage-femme exige un matabiche de 10.000 CFA. Chaque mois, il faut aller aux "pesées". La sage-femme exige un matabiche de 10.000 CFA par pesée. Pour l'accouchement, la sage-femme exige un matabiche de 20.000 à 40.000 CFA. L'hôpital doit délivrer un certificat de naissance à présenter au centre d'état civil. La sage-femme exige un matabiche de 10.000 CFA. Nous voici enfin au centre d'état civil pour la déclaration de naissance. La secrétaire de mairie exige un matabiche de 10.000 CFA et le maire veut aussi sa part, soit le double de ce que prend la secrétaire, sinon la signature est refusée. Faisons les comptes : 10.000 + 6x10.000 + 20.000 + 10.000 + 10.000 + 20.000 = 130.000 CFA, quand la sage femme n'a pas été gourmande à l'accouchement." Dans un pays où la majorité de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, comment voulez-vous qu'ils trouvent 200 € pour simplement faire en sorte que leur enfant soit déclaré. Il y a donc une grande quantité d'enfants qui ne sont pas déclarés au Congo et sans doute dans pas mal de pays d'Afrique subsaharienne. Comment ce type de chose est-il pris en compte dans les statistiques ? Dans un pays qui ne connaît même pas son nombre de fonctionnaires, il paraît bien difficile d'avoir une confiance dans les chiffres qu'ils peuvent avancer sur un quelconque sujet. Seul celui sur les personnes habitant dans des taudis semble très proche de la réalité. Au Congo, on affiche fièrement un taux de 90 % de la population qui habite dans des bidonvilles. Pour un pays pétrolier sur un bassin hydrographique d'importance, c'est assez désespérant.

Le dernier élément à ce magnifique puzzle des objectifs du millénaire, c'est le plan d'action. Ils ont pensé à tout. Pratiquement cinq ans après la déclaration, les Nations Unies ont annoncé les "Dix recommandations clés pour lutter à l'échelle mondiale contre la pauvreté, la faim et la maladie". Il n'est jamais trop tard pour bien faire !  Cette déclaration a été faite le 17 janvier 2005: "Jusqu'à maintenant, nous n'avions pas de plan concret pour la réalisation des objectifs du Millénaire", a déclaré Jeffrey Sachs qui a été nommé, en 2002, conseiller spécial du secrétaire général des Nations unies pour les objectifs du Millénaire et qui dirige depuis trois ans l'équipe du Projet du Millénaire. "Les experts qui ont contribué à ce rapport ont montré que nous pouvions sans aucun doute atteindre les objectifs du Millénaire si nous commencions à mettre ce plan en pratique dès maintenant", a-t-il ajouté.

Maintenant, ils ont un plan concret. Est-il viable ?

Les dix recommandations clés:

  1. Les pays en développement devraient adopter en 2006 des stratégies suffisamment audacieuses en vue de réaliser les objectifs du Millénaire pour le développement d'ici à 2015.
  2. Ces stratégies devraient déterminer l'ampleur des investissements publics, la mobilisation des ressources nationales et le niveau de l'assistance internationale, et servir de cadre au renforcement de la gouvernance, à la défense des droits de l'homme et à la participation de la société civile.
  3. Les pays en développement devraient élaborer eux-mêmes ces stratégies et mettre en œuvre les objectifs du Millénaire de manière transparente et en étroite coopération avec les organisations non gouvernementales, le secteur privé national et les partenaires internationaux.
  4. Les pays donateurs devraient identifier une douzaine de pays ayant besoin d'"un programme accéléré" afin de leur apporter un soutien massif à partir de 2005.
  5. Les pays développés et en développement devraient lancer conjointement en 2005 une série "d'actions rapides" pour sauver des millions de vies, comme par exemple la distribution massive et gratuite de moustiquaires et de médicaments pour lutter contre le paludisme d'ici à la fin 2007.
  6. Les pays en développement devraient aligner leurs stratégies nationales sur les initiatives régionales telles que le Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique (NEPAD).
  7. Tous les pays donateurs devraient augmenter leur aide publique au développement pour arriver au chiffre de 0,7% du PNB d'ici à 2015. La réduction de la dette devrait être plus généreuse.
  8. Les pays riches devraient ouvrir leurs marchés aux exportations des pays en développement.
  9. Les donateurs devraient augmenter leur aide à la recherche mondiale dans les domaines qui touchent plus particulièrement les pauvres comme la santé, l'agriculture et la gestion des ressources naturelles pour arriver à 7 milliards par an d'ici à 2015.
  10. Le secrétaire général [des Nations unies] devrait renforcer la coordination des agences, fonds et programmes des Nations unies au niveau des sièges.

La première sent beaucoup le conseil suivant: "Pliez vous aux demandes de l'OMC !". Dans les suivantes, on voit que le terme transparence est très apprécié (Merci Gorbatchev). Par contre, petite mise en garde: il est nécessaire que les instances internationales soient capables de distinguer la vraie transparence de la fausse transparence. Car ce n'est pas le cas actuellement. L'exemple de la transparence sur la vente du pétrole Congolais est éloquent à ce sujet et pourtant les preuves ont été dévoilées dans une cour dont on ne peut pas nier la légitimité.

medium_logo_un.jpgQue fait-on quand un pays est incapable d'élaborer une stratégie pertinente (3) pour répondre aux objectifs du millénaire ? 

Mobilisez une grosse part des ressources d'investissement sur un aéroport militaire alors que l'on n'a pas de système de santé digne de ce nom et que l'éducation part en lambeaux, est-ce une bonne stratégie ?

Comment dans les recommandations clés du millénaire peut-on se retrouver avec la 5ème (distribution de moustiquaires)? Si vous n'êtes même pas capable de faire cela, comment voulez-vous être crédibles sur des objectifs autrement plus ambitieux ?

Les Nations Unies ont fait une belle déclaration d'intentions qui risque pour un temps de rester au stade des voeux pieux. Cela se confirme par le suivi des indicateurs qui ne montrent pas une tendance favorable sur plusieurs points. En rester au stade de recommandations clés n'est pas suffisant. Il faut un véritable courage politique pour s'attaquer aux lobbies internationaux qui contrôlent tout. Il faut que le FMI et la Banque Mondiale mettent en place des vraies structures de contrôle de la bonne gouvernance et de la transparence. Il faut qu'ils arrêtent de se faire dicter les règles par l'OMC. Et je ne parle pas des brevets sur les médicaments, de Kyoto, des armes légères et mines antipersonnelles ou du soutien des Etats envers les dictateurs....

Il y a du pain sur la planche pour que les Nations Unies entrent enfin dans le nouveau millénaire. 

Finalement, en 2006 je crois que l'on peut aussi souhaiter que les Nations Unies arrêtent enfin d'être un machin.

13:10 Publié dans Afrique | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

Commentaires

Ce que j'aime bien dans ces traités, ce sont les préambules. J'adore ces formules qui dégoulinent de bon sentiments comme un épisode de l'instit avec Gérard Klein. On y croit au début, puis plus on lit le traité en question, plus on s'aperçoit que les articles du traités servent à minimiser la portée du préambule.

Ecrit par : matthieu | 02/01/2006

Matthieu > Dans le détail, c'est même bourré de contradictions

Ecrit par : bee_human | 02/01/2006

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