17/12/2006

Un bon paquet de morts sur la conscience

Je parlais hier de l'interview assez décevante de Xavier Harel sur iTélé. Décevante tant le temps de parole était ridicule par rapport au sujet que ce journaliste aborde dans son livre. Je viens d'en terminer la lecture. Cela me permet de faire un petit compte rendu de lecture. Mais avant de délivrer mes commentaires voici le texte du dos de l'ouvrage:

Au Congo, au Gabon, au Nigéria, en Angola ou en Guinée équatoriale, on peine à découvrir à quoi a servi la manne pétrolière. Pauvreté, guerres civiles, maintien au pouvoir de régimes dictatoriaux, tel est le bilan peu glorieux de l'exploitation pétrolière en Afrique.

La précieuse huile nourrit surtout une corruption débridée. Au Congo-Brazzaville, le président Denis Sassou Nguesso a mis en place une kyrielle de sociétés écrans qui lui ont permis de détourner des centaines de millions de dollars. Mais il bénéficie pour cela de l'expertise occidentale. Certaines entreprises françaises, et non des moindres, ainsi que de prestigieux cabinets d'avocats, ont mis leur savoir-faire au service de ce pillage à huit-clos.

Ne nous y trompons pas. La mobilisation des pays riches (G8) en faveur de l'Afrique ressemble surtout à une opération de communication. Le locataire de l'élysée amuse la galerie avec sa taxe sur les billets d'avion mais il couve affectueusement une poignée de régimes kleptocrates. George W. Bush prétend s'attaquer aux postes avancés de la tyrannie mais il reçoit à la Maison-Blanche les pires dictateurs pourvu qu'ils aient quelques barils à offrir. Tony Blair bataille pour passer la dette du continent à l'ardoise magique mais il ferme les yeux sur le rôle des banques britanniques dans le recyclage de l'argent de la corruption.

Il est temps de mettre fin au bal des hypocrites. Si Jacques, George et Tony se soucient réellement du continent, qu'ils contraignent leurs compagnies pétrolières à faire la lumière sur ce qu'elles versent aux Etats africains. La transparence reste le meilleur antidote contre la corruption.

Xavier Harel est journaliste, spécialiste de l'Afrique et des questions pétrolières.

Xavier Harel nous livre un plaidoyer pour les populations africaines en se positionnant de ce fait comme le digne héritier de Francois-Xavier Verschave qui nous a quitté trop tôt. Il dénonce le double langage que nous connaissons bien sûr dans les discours de Jacques Chirac mais aussi dans la bouche de Tony Blair ou de Georges W. Bush.

Dans le souci de sécuriser les approvisionnements de pétrole, les pays riches ont toujours été prêts à soutenir des régimes dictatoriaux qui sont, comme les aides aux développements, "le lubrifiant pour piller les ressources naturelles de l'Afrique". Xavier Harel a synthétisé l'ensemble des affaires qui sont apparues sur les deux dernières années à propos des détournements et du train de vie astronomique du clan au pouvoir au Congo. Ayant déjà été le relais de la plupart des ces affaires, il n'y a pas spécialement de révélation pour moi en ce qui concerne le Congo Brazzaville. Je suis même déçu que Xavier Harel ne décrive pas plus le népotisme du clan Sassou. Okiessi, NG entreprise, ... sont des affaires scandaleuses dans l'économie congolaise. Mais les documents doivent être difficiles à obtenir. La partie concernant la République du Congo reste cependant très intéressante à lire par le souci "clinique" qu'a l'auteur à démonter tous les rouages pour détourner de l'argent. Le chapitre "BNP Paricibas la monnaie" est particulièrement édifiant à ce propos. Le système construit pour le paiement de la facture d'electricité du Congo-Brazzaville envers le géant voisin de RDC est un modèle du genre. Pourtant, il ne s'agissait que d'un montant de 46 millions d'euros. C'est très peu par rapport aux cargaisons représentant un montant de 1,4 milliards de dollars dont BNP Paribas ne préfinancait que 650 millions de dollars avec tout le potentiel de tricherie possible et inimaginable sur la différence. On peut regretter, comme l'auteur, que le système des paradis fiscaux empêche de savoir qui se cache derrière des sociétés comme Montrow International Ltd qui est très impliquée dans l'affaire de Likouala SA. Avec le récent décès de Patrick Maugein, soyons fou pour l'arrivée de la nouvelle année et espérons que quelques documents remontent subitement sous les projecteurs...

Les autres parties du livres sont beaucoup plus instructives pour moi qui suis un peu trop spécialisé sur le Congo-Brazzaville. Xavier Harel décrit aussi les rouages dans des pays non protégés par Paris. La Guinée équatoriale est ainsi passée au crible. Le schéma est identique au Congo-Brazzaville avec un clan qui détourne l'argent du pétrole dans des banques occidentales peu regardantes sur les moeurs de leurs clients. On s'amuse avec le surnom du fils du dictateur : "narcotin". Les populations guinéennes partagent le même triste sort que les populations congolaises. C'est de toute façon le cas de toutes les populations des pays africains riches en pétrole. Le développement économique ne suit pas. C'est la faute au double langage occidental qui permet à une poignée d'initiés occidentaux ou locaux de s'enrichir au détriment des peuples qui s'enfoncent toujours un peu plus dans la misère.

Pour terminer de noircir le tableau, Xavier Harel décrit l'arrivée de la Chine dans le paysage Africain. Ce pays à forte croissance et énorme population a aussi un gros besoin de sécuriser ses approvisionnements de brut. Contrairement aux occidentaux au double langage, la Chine affiche d'office la couleur: elle ne fera pas d'ingérence dans les affaires intérieures des pays. On le voit déjà avec le Soudan.

Le tableau est plutôt noir, la concurrence des pays riches ou en croissance risque de perpétuer le maintien de régime dictatoriaux qui ne font rien pour le développement de leur pays.

Xavier Harel donne les solutions élémentaires pour éviter cela: la remise en cause ferme des paradis fiscaux (en particulier par le Royaume-Uni qui est un des premier impliqué dans le système) et une réelle transparence sur l'industrie pétrolière. L'EITI (Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives) est montrée comme une transparence de façade qui ne fonctionne pas, puisque les pays et les multinationales qui y ont adhérés ne jouent absolument pas le jeu. L'auteur prouve même par le cas de l'Angola, qui a tancé BP trop transparente, que l'on continue à bien supporter l'opacité dans l'industrie pétrolière.

Après avoir lu ce livre, on ne peut que rester pessimiste sur l'avenir des populations qui subissent les effets négatifs des politiques occidentales qui protègent leurs dirigeants tyranniques. A moins qu'une prise de conscience des populations occidentales pèse enfin sur nos élus pour faire adopter les lois et les pratiques que propose Xavier Harel ?

Le livre de Xavier Harel est un livre très argumenté, au vocabulaire simple et donc très percutant. Je ne peux que le conseiller à lire pour tous ceux qui ont une réelle pensée pour ces populations du Sud dans la misère par la protection inhumaine de nos économies. On y trouve de nombreuses anecdotes qui complètent un excellent plaidoyer pour l'Afrique.